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Bon, d'accord,
j'avais jeté une oreille sur son premier album. À cause des photos. Pas celles
de la pochette, trop fades, qui la montraient façon
blondasse-rêveuse-au-regard-plein-d'espoir (décidément, je déteste les
champions du marketing, ceux qui veulent à tout prix faire entrer une
personnalité dans le moule d'un cliché, aussi éculé soit-il). Plutôt les photos
aperçues dans la presse, qui la montraient rieuse, pimpante, coquine. J'avais
aussi été intrigué par la chanson Je te
dis non, signée par l'interprète, et par son clip réalisé par Catherine
Breillat. Que la réalisatrice de Romance
et d'Anatomie de l'enfer se soit mise
au service de cette jeune femme ne manquait pas de surprendre.
J'avais aussi été
sensible à sa voix. Avec le regret de la voir desservie par une production sans
relief et des chansons calibrées, mais aussi avec l'intuition qu'elle pouvait
se risquer à chanter des choses plus audacieuses. Pour les accents soul perçus
ça et là, je l'imaginais adaptant Joss Stone ; pour les acrobaties, j'avais
pensé à Joni Mitchell – pourquoi ne lui avait-on pas proposé de reprendre Help Me, de l'album Court And Spark, ce titre où Joni appelle à l'aide parce qu'elle
tombe amoureuse ?
Heureusement, ce
premier album ne s'est pas vendu à un million d'exemplaires. Heureusement,
parce que l'artiste aurait été piégée. D'y penser, elle cauchemarde : le public
et la maison de disques auraient exigé qu'elle refasse le même. Élodie aurait
été malheureuse et frustrée. Elle a d'autres choses à dire, d'autres univers à
explorer ; il suffisait d'un déclic pour que ses envies se concrétisent.
Celui-ci eut lieu au gré d'une rencontre, lors d'un concert de Florent Marchet.
Sur scène, l'auteur du sensationnel Gargilesse
avait été rejoint ce soir-là par Benjamin Biolay, dont Élodie avait aimé le non
moins fameux Rose Kennedy. N'écoutant
que son culot, elle l'aborda, pour se rassurer. Eh oui : pas très sûre d'elle,
la belle Élodie : c'est ce manque de confiance en elle, cette profonde et
émouvante fragilité qui l'avait poussée, autrefois, encouragée par ses proches,
à se lancer le défi de participer au télé-crochet que l'on sait, qui la motive
et la fait avancer : elle voulait seulement lui faire écouter ses compositions.
Il a suffi d'une chanson, Je sais jamais,
pour le convaincre. Lui aussi a été séduit par la voix, qui lui a rappelé Carly
Simon… et Joni Mitchell.
Et voici comment
le plus gainsbourien de nos auteurs-compositeurs a décidé de se lancer dans les
arrangements et la production du deuxième album, judicieusement intitulé Le Jeu des 7 erreurs ; nous avons en
effet quelques idées reçues à corriger avant d'aborder les quatorze chansons
qu'il contient. D'abord, il s'agit d'oublier d'où elle vient. Elle cachait bien
son jeu, comme elle dissimule son visage, sous sa crinière blonde, sur la
pochette de La Ceinture, premier
extrait envoyé aux médias. Élodie est une chanteuse folk, profondément
mélancolique, qui aurait voulu connaître la magie des sixties, d'où la photo
d'inspiration Françoise Hardy qui illustre son nouvel album. Lorsqu'elle
compose, elle ne peut se défaire – c'est sa richesse – des années de guitare
classique qui ont forgé son style : qui d'autre, en France ou ailleurs, peut
revendiquer l'influence du guitariste argentin Jorge Cardoso ?
Lorsque Élodie
écrit, elle se cache derrière des mystères, profonds comme les lagons fantasmes évoqués dans Les Rideaux : ses paupières dont coulent
les larmes du désespoir amoureux. Ces énigmatiques nuits de journée (Je sais
jamais), oblique référence à cet homme qu'elle ne pouvait voir, en se
cachant, qu'à la nuit tombée… Son cœur a trinqué, mais elle s'amuse, dans ses
propres textes, à citer des classiques du répertoire : dans Fous de rien, elle dit combien elle hait les dimanches ; dans Douce vie, elle évoque la douce transe / cher pays de mes errances
– autant de références / clins d'œil qui montrent combien Élodie s'inscrit dans
une vraie histoire, une belle tradition.
Benjamin Biolay a
trouvé son Élodie Nelson : avant de lui écrire six des chansons de ce Jeu des 7 erreurs, il l'a confessée, au
point de la connaître par cœur. Il s'est mis au service de ses blessures : la
jeune femme, dont la beauté et la féminité renversantes laisseraient imaginer
une vie amoureuse comblée et passionnée, a connu trop de déboires.
Naturellement attirée par les bad boys,
elle a eu sa dose de déceptions et de mauvais coups. Fleur bleue, mais lucide ;
glamour et perdue à la fois… D'où sa recherche du Prince Charmant, celui qui
n'est Pas là souvent… D'où cette Ceinture
au-dessus de laquelle rien ne dure…
D'où sa peur de l'amour, exprimée par les mots de Jacques Lanzmann dans La Fidélité, vertu à laquelle elle ne
croit pas encore… D'où cette reprise inattendue du Velours des vierges, écrit par Gainsbourg, créé par Jane Birkin en
1978, dont Élodie s'approprie le bouleversant et cinglant désarroi, face à la
cruauté des hommes, prêts à tout pour avilir l'innocence. D'où ce duo qui donne
son titre à l'album et qui ne manquera pas de rappeler Bonnie And Clyde : Tu n'es
qu'un animal, rien qu'un homme, balance la chanteuse navrée par la
prévisibilité des mâles qui lui font du mal. D'où, encore, les orchestrations
sublimes : Benjamin s'est surpassé. Parce qu'Élodie le mérite. Une artiste est
née. Loin du marketing, il est ici question d'élégance, de subtilité, de pure
émotion. D'une fille qui, au bord du précipice, n'hésite pas à sauter, parce
qu'elle devine qu'au lieu de tomber, elle va s'envoler.
Je vous avais
prévenus : une déclaration d'amour. Le coup de foudre est total. Vous aussi,
vous succomberez.
Gilles Verlant
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